Le baudelet blanc

À Haramont, dans un vallon, se trouvent les ruines du prieuré de Longpré, couvent souvent frappé par les incendies et les trombes d’eau. Des religieuses fontevristes, en costume noir, l’habitaient autrefois.

À peu de distance, près de la rivièrette, se trouvent les restes de l’abbaye de Lieu-Restauré, habitée par des religieux prémontrés, au costume blanc.

Ces deux couvents sont séparés par une crête. Celle-ci porte le château féodal de Vez, avec ses guettes et ses échauguettes.

On parlait alors d’un petit baudet, voyageur nocturne, appelé le baudelet blanc, ou baudelot blanc. Des adultes s’en moquaient. Des enfants en avaient peur.

Des gens attardés, vers minuit, avaient vu à plusieurs reprises, sur le chemin menant de Lieu-Restauré à la montagne de Vez et se dirigeant vers la croix de Longpré, une sorte de fantôme blanc. Si l’on s’en approchait, il prenait la forme d’un animal étrange.

Ce va-et-vient aurait duré jusqu’au moment où la Révolution chassa moines et moniales de leurs établissements. Chacun donna alors son avis.

Pour les uns, c’était un démon qui prenait la forme d’un baudet pour tourmenter les religieuses de Longpré. On ne savait pas s’il y parvenait. On était sûr, en revanche, que ces femmes ne manquaient pas d’exorcismes pour renvoyer le diable en enfer.

Pour les autres, le baudelet était un moine blanc. Surpris sur ce chemin à cette heure, il se mettait à quatre pattes. Son capuchon, tombant en pointe, pouvait simuler le museau du baudet. Quand la sente des marais était praticable, les moines pouvaient l’emprunter sans être vus. Par mauvais temps, la sente leur était interdite, et c’est alors qu’on les apercevait sur le plateau.

Un complément, donné tel qu’il a été trouvé dans de vieux papiers, raconte la suite. Une famille de Vez : la femme est superstitieuse, comme beaucoup de villageoises du XVIIe siècle. Jean, le mari, rentre tard. Il était allé à Éméville donner un coup de main à l’ami le maréchal. Tout en forgeant, celui-ci lui raconte une histoire qui court dans le pays : au milieu de la nuit, le passant rencontre le diable, d’abord sous la forme d’un homme, puis changé en baudelot blanc ; si l’on approche, il s’évanouit comme une fumée.

« Je l’ai vu… De loin, c’était un homme, je l’avais pris pour un moine… il avait l’air de cheminer vers moi… Tout à coup, ce n’était plus un moine, c’était un baudelot blanc, blanc comme la neige… C’était le diable, femme ! »

Jean ajoute qu’il en est resté évanoui. Mais le fils aîné est soldat. Au milieu des camps, les sermons le font rire et, pour lui, les moines sont de joyeux compagnons. Il rentre de l’armée. Dès le lendemain, il part à la recherche du baudelot blanc, l’attaque et lui arrache son manteau. C’était un moine de Lieu-Restauré.

« Je l’ai fait partir, je l’ai suivi… Il allait tout droit au couvent de Longpré… une nonne l’attendait à la porte et le fit entrer… Ce sont de joyeux viveurs, ces moines. Il aura pris le chemin du haut à cause du mauvais état du sentier de la vallée, détrempé par les pluies. »

La peur du baudelet dura longtemps. Elle se perdit avec les remontrances des mères, qui s’en servaient comme d’un croquemitaine.

Récit de tradition locale. Le complément est donné d’après des papiers cités sous le nom de Michaux, sans autre référence.